Malgré tout, être effondrés de la perte et rester sur un sentiment d’inachevé
Il y a 1 mois précisément, vous m’avez envoyé le CD de votre conférence. Et aussi vite vous me l’aviez envoyé , aussi long ai-je fait pour vous en parler un peu. C’est que j’ai pris mon temps … De l’écouter ; plusieurs fois…et puis d’écrire, écrire des feuilles et des feuilles pour mon mari…etc. J’ai tiré, de vos paroles, pas mal de leçons et pas mal de bénéfices ou plutôt de compréhension de ce que j’éprouve. A commencer par réaliser que finalement , la plupart des gens ressentent les mêmes émotions notamment la colère devant « l’injustice ». Et puis je me suis posée une question singulière : si chaque être humain ressent les mêmes choses parce qu’ils sont tous fait sur le même modèle, alors d’autres que moi , ont peut-être vécu la même chose que moi : dans mon cas, c’était dramatique car mon mari, en plus de son cancer, souffrait depuis plusieurs années et de façon empirante, d’un grave trouble psychiatrique: paranoïa, et d’une agressivité verbale extrême. C’est allé jusqu’à des menaces de lui envers mon intégrité physique : oui, il m’a menacée 4 fois, de me tuer, jusqu’à que j’appelle les secours pour l’empêcher d’aller plus loin car il devenait incapable de maitriser son personnage ! j’ai subi une sorte d’enfer, dont ont été témoins indirects 2 psychiatres et 2 généralistes : je leur montrais des kilos de papiers et de lettres que me faisait mon mari ,ou des enregistrements de ses vociférations. Je présente ceci, de façon absolument résumée naturellement, pour 2 raisons : la première pour dire que -comme écrit plus haut- si les gens ressentent tous plus ou moins les mêmes émotions, réagissent plus ou moins de la même manière, alors probablement il y a aussi des gens (peut-être beaucoup) qui sont dans ma situation : avoir connu cette vie conjugale et malgré tout, être effondrés de la perte et rester sur un sentiment d’inachevé, un sentiment de « suspens ».
La seconde, pour dire combien c’est complexe et inouï, de ne pas comprendre pour quelle raison j’ai tant de souffrance, pourquoi je suis autant malheureuse !On s’est même moqué de moi ! de me voir dans une telle peine, on m’a carrémént dit « oublie le ! revis ! il t’a fait ch…! sors, bouge, etc » j’en passe… Eh non ! ça ne fonctionne pas comme ça ! cet homme , dans toute sa haine qu’il pouvait manifester à mon égard -car sa paranoïa avait fini par l’isoler et la seule qui supportait et qui restait, c’était moi, donc c’était moi qui reprenait-, dans toute sa haine, avait bien évidemment des qualités et des talents réels. J’avais autant de raisons de rester que de partir, j’avis fait le choix ; Comme je l’écrivais lorsque j’ai demandé le CD, j’ai aussi choisi de le ramener à la maison les 10 derniers jours et je l’ai soigné et chéri jusqu’aux dernières minutes ! Donc , dans mon cas, vous comprenez que le deuil est doublement dur : parfois j’ai l’impression de balancer entre 2 choses pas bien nettes… et de ça, je ne trouve rien, absolument rien, dans les ouvrages, les lectures ; c’est déstabilisant et je finis par croire que ça m’empêchera de m’en sortir. C’est absolument paradoxal mais il m’est déjà arrivé de me dire « je vais le rejoindre »… pour savoir comment il est parti, pour savoir s’il a emporté avec lui, sa haine , pour savoir s’il éprouvait quand même des sentiments d’affection à mon égard qu’il n’a pas pu ou pas voulu me témoigner. Il faut m’excuser de vous prendre tout ce temps avec ce courrier : je me suis rendue compte que vous êtes fort occupée avec l’association , et puis les conférences , etc. et en plus ça ne doit pas être tous les jours très stimulants de lire la peine des gens car vous aussi, vous pouvez encore la ressentir , votre propre peine, et nous qui vous sollicitons, ne devons pas oublier que vous avez aussi envie de garder de l’énergie et pas seulement la distribuer. Merci du fond du coeur de ce CD et merci d’avoir lu ce que je viens d’écrire.
Réponse de Lydia :
Ce n’est pas un problème pour moi de vous lire surtout, que vous êtes d’une grande sincérité. Je suis sûre que vous n’êtes pas la seule à avoir vécu un tel enfer conjugal, mais ce sont des cas plutôt atypiques et souvent cachés à cause d’une certaine honte que les survivants peuvent ressentir d’avoir vécu des choses aussi innommables. Ce que vous décrivez me fait penser au vécu de victimes de torture, de maltraitance ou d’abus et de la relation compliquée qui les relie à leur bourreau. Si vous avez vu le film de Liliane Cavani « Portier de nuit », phénomène révélé aussi par le « syndrome de Stockholm » où une femme prise en otage tombe amoureuse de son ravisseur tortionnaire, cela doit vous dire quelque chose. En effet, ce n’est pas seulement une relation de répulsion – sinon ce serait simple – mais aussi d’un lien affectif, d’un attachement fort. En fait, vous êtes tiraillée entre deux sentiments antagonistes et incompatibles : haine et amour, rejet et attirance… Vous pouvez détester votre mari pour ce qu’il vous a fait et l’aimer pour l’être magnifique qu’il aurait pu être. C’est cela qui rend votre deuil plus compliqué. Il va falloir vous réconcilier avec les 2 aspects contradictoires pour arriver à être en paix un jour. Je me demande aussi, si le choix de rester auprès de votre mari, au risque de votre vie, était influencé par une histoire de maltraitance ou d’abus dans votre passé. Souvent, des expériences précoces de maltraitance par les parents formate l’enfant quant à ces futurs choix du conjoint ou des relations amoureuses, comme une compulsion inconsciente de répéter un scénario connu. Cette idée me vient parce qu’il vous importe de savoir si votre mari avait quand même de l’amour pour vous, comme un enfant, attaché à maman et papa maltraitant, qui espère qu’ils l’aimeront un jour, malgré les mauvais traitements infligés. En psychologie on appelle d’ailleurs ces coups « caresses négatives ». Pour un enfant, ces « caresses » sont mieux que d’être ignoré. Est-ce que ce que je vous dis là a des résonances dans votre cas ? Avec tout le respect pour vous et ce que vous avez traversé. En faisant sens de votre vécu, il se transformera en force. Et qui sait, si un jour vous ne pourrez pas épauler d’autres qui vivent ce que vous avez vécu ?!



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